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Les dix enseignements d’une classe multiâge

« J’écoute mal un sot qui veut que je le craigne, et je sais beaucoup mieux ce qu’un ami m’enseigne. » (V. Hugo, Le Conservateur littéraire, Discours sur l’enseignement mutuel, 9 septembre 1820)

Les classes multiâges sont plus que des classes hétérogènes. Au-delà des écarts de façon d’apprendre, de maîtrises et d’autres caractères humains, le multiâge vise à regrouper, au sein d’un même espace, des élèves d’expériences de vie éparses.

Ces pratiques pédagogiques ne sont pas le seul fait des établissements qui n’ont pas d’autre choix que de regrouper des élèves pour constituer des effectifs ordinaires, dans le monde rural généralement. Elles sont issues d’organisations pédagogiques anciennes et massives, fédérées sous le nom d’écoles mutuelles (Andrew Bell, 1795), reprises en France pour répondre à une pénurie criante d’enseignants. Leur principe est de regrouper dans un grand espace, un nombre important d’élèves, d’âges divers, et d’organiser une pédagogie coopérative. L’enseignant devient responsable de l’ingénierie générale et de l’instruction des plus avancés. La loi Guizot de 1833, visant l’implantation d’une école publique au sein de chaque commune, induit une rupture avec ce modèle au profit de celui des écoles des Frères Chrétiens, hégémonique à l’heure actuelle, organisant des classes selon les âges des élèves.

Il n’en demeure pas moins que les pratiques du multiâge sont fécondes. Les classes double-niveau ne deviennent des handicaps que lorsqu’elles sont pensées comme des classes doubles, c’est-à-dire demandant à l’enseignant plus de travail et ne mettant à disposition des élèves un temps d’exposition aux savoirs à mi-temps. Pour des classes regroupant au moins trois âges différents, leurs effets positifs sur les apprentissages ont, en leur temps, été prouvés. (Oeuvrard, 1990)  

Vous prendrez bien ces savoirs sur le multiâge sous forme d’aphorismes kénobiens …

  • De plus de temps tu disposeras: enseignants, élèves et parents d’élèves disposent plus qu’une seule année scolaire pour organiser les difficiles conditions d’un apprentissage authentique et durable : sécurités physiques et émotionnelles, motivations et confiance en soi. Dans leur mission de transmission des savoirs, les enseignants peuvent plus aisément différer ou anticiper un enseignement, plus justifié par la disponibilité cognitive des élèves que par l’agenda des programmations.
  • Un espace de travail serein créer tu sauras : l’amplitude des années de travail étant élargie, les enseignants ont à disposition des moyens étendus pour installer avec les élèves des habitudes de travail sereines. Cela concerne la décontamination de l’erreur de la faute (D. Favre), le fait que les élèves acceptent de prendre le risque de se tromper parce qu’ils se savent dans un environnement bienveillant, où les camarades ont intégré les effets dévastateurs de la moquerie. Cela concerne également la ritualisation des formes scolaires, permettant à chacun, principalement aux élèves les plus fragiles, de disposer d’habitudes de travail qui structurent leurs investissements.
  • Sur la vicariance compter tu pourras: les nouveaux élèves apprennent par observation et imitation des plus anciens de la classe. En tant qu’enseignant, il est aisé de débuter une nouvelle année, parce que les organisations construites les années précédentes font toujours partie de la culture des élèves. Il est en même temps difficile d’expliquer comment débuter une classe multiâge puisque cela remonte parfois à loin dans le temps.
  • Par la coopération, apprentissages naitront: les acquis des uns deviennent des ressources pour les autres. Les élèves qui butent devant un obstacle didactique ne se retrouvent pas seuls, coincés et condamnés à l’inactivité. Ils peuvent solliciter des camarades plus aguerris pour obtenir l’information qui leur manque (souvent de l’ordre de la compréhension d’une consigne). Les élèves sollicités, en plus d’être reconnus dans leurs compétences, remobilisent des savoirs acquis précédemment, qui, sans usage, auraient pu être oubliés.
  • La citoyenneté tu développeras: la diversité des âges induit souvent la disparité des tâches scolaires (les élèves n’effectuent pas tous en même temps les mêmes travaux). Il arrive que l’on assimile une classe multiâge à une ruche, un espace d’actions foisonnantes où chacun sait ce qu’il a à faire. La question de l’agir social se pose donc. C’est pour cela que ce type de classes devient le théâtre naturel d’un apprentissage de la citoyenneté, par l’exercice ordinaire de la mitoyenneté. On apprend à vivre avec d’autres d’abord auprès de ses pairs. On construit alors des habiletés transférables plus tard à des environnements plus larges.
  • La responsabilisation des élèves tu activeras: les enseignants des classes multiâges ne sont pas plus doués d’ubiquité que leurs collègues. Pour autoriser des investissements d’élèves échappant au contrôle systématique de l’enseignant (que certains nomment un lâcher-prise, à mon sens de manière risquée), les élèves des classes multiâges ressentent plus le besoin d’être responsabilisés par leur travail, de se sentir concernés par les enjeux de postures sérieuses et honnêtes. C’est d’autant plus intéressant que cela contribue à densifier le rapport au savoir en convoquant l’énergie naturelle de l’actualisation de soi et de l’élan de vie. Plus associés, moins assistés, les élèves en viennent à s’investir sincèrement et donc à employer une part importante de leurs forces. 
  • Par de l’authenticité le travail scolaire tu pourras justifier: c’est l’enthousiasme de la vie qui parle avant tout aux enfants et aux adolescents. Le travail d’appropriation des savoirs se justifie d’abord par les effets sur la communication qu’ils vont induire. Autrement dit, des élèves s’investissent davantage lorsque le fruit de leur travail est partagé, est porteur d’un sens de rencontres avec d’autres. Au sein d’une classe multiâge, les plus jeunes constatent auprès de leurs pairs-aînés les bienfaits de ce que l’on apprend (cela permet de gagner en libertés et affirmation de soi) pendant que ces derniers mesurent l’utilité de leurs acquis dans l’accompagnement des pairs-cadets et se convainquent de leurs compétences.
  • Naturelle la personnalisationdeviendra: en appui sur une structure coopérative et sur une organisation du travail personnel des élèves, l’enseignant dispose d’un système opportun facilitant la distinction opératoire entre réussite et progrès. Le but n’est pas de faire réussir chaque élève, plutôt de permettre à chacun de progresser, c’est-à-dire d’aller vers un devenir de soi meilleur. Les classes multiâges constituent des milieux où les élèves sont moins systématiquement contraints de suivre un rythme de travail collectif. Ce sont également des lieux où les situations de transmission s’adressent directement aux élèves concernés.
  • L’inclusion des élèves facilitée il sera: les élèves les moins précoces dans certains apprentissages ne sont pas condamnés à la vindicte. Dans une classe multiâge, être plus âgé ne signifie pas être plus fort et être plus jeune, inférieur. Ainsi, un élève de cycle III qui aurait à travailler des compétences scolaires officiellement inscrites dans du cycle II, peut aisément conduire ces apprentissages sans risquer d’être dévalorisé par des camarades de son âge. De même pour un enfant plus jeune que d’autres et travaillant des domaines scolaires de même complexité.
  • Avenir de l’école le multiâge sera: si notre école ne se porte pas très bien, c’est principalement en raison du poids de notre tradition pédagogique fixant l’égalitarisme républicain comme l’argument de l’enseignement collectif systématique. Nous le savons, à poursuivre ainsi, nous participons à une école injuste et élitiste (Baudelot, Establet, 2010). Afin de bâtir une école pour tous, de construire des outils pédagogiques à son service, le principe serait de conduire les enseignants motivés, c’est-à-dire la plupart, à ressentir un besoin intime de changement. Quoi de mieux qu’une classe multiâge pour se rendre compte sans détour des limites des enseignements unilatéraux ? Quoi de mieux qu’une clase multiâge pour constater les progrès effectués par les élèves ? Quoi de mieux qu’une classe multiâge pour entretenir le plaisir de la relation avec des enfants et des jeunes investis dans ce qu’ils viennent faire à l’école ?

Sylvain Connac

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