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La cuisine et la joaillerie

En pédagogie coopérative, nombreuses sont les techniques et nombreuses peuvent en être les interprétations et donc les utilisations. Pourtant, lorsque certaines conditions sont réunies, ces outils conduisent à des résultats contraires à l’épanouissement de l’enfant et ainsi pervertissent les raisons qui ont conduit à leur établissement. Proposer un projet de classe coopérative à des enfants, c’est avant tout adhérer soi-même à un certain nombre de valeurs, faire fi le plus souvent des méthodes qui ont guidé nos propres enseignements, accepter de ne plus se mettre au centre de la classe : c’est ce qu’on appelle « l’esprit de la machine ». En voici les principales lignes :

  • Il est préférable de discuter plutôt que de taper : c’est le fondement de la société civile[1]. Le principal rôle de l’adulte est de diffuser cette idée.
  • L’enfant n’est pas un être du manque et de l’imperfection : il évolue dans un environnement qui lui appartient, y vit avec un regard personnel sur le monde et les choses et y grandit à partir de son être-là et vers une image de soi qu’il s’est construite.
  • L’adulte ne peut pas être la clé de voute des apprentissages de l’enfant ; d’abord parce que seul l’enfant peut construire ses connaissances ; ensuite parce que les pairs sont autant que l’adulte des vecteurs de connaissances et de crédibilité ; enfin, parce que c’est l’existence même de l’enfant qui donne sens à ses apprentissages.
  • La liberté individuelle est la conséquence de l’acceptation des codes de fonctionnement de sa société d’appartenance. Se donner les moyens de discuter, construire, modifier et faire respecter les règles du groupe, c’est permettre à l’enfant d’accéder à la liberté du citoyen.
  • L’enfant se construit par étapes et aspire à l’étape supérieure de son développement. Les régressions sont toujours possibles mais ne sont jamais définitives.
  • Les outils qui permettent aux enfants d’agir en coopération ne sont pas des fins en soi. Ils conduisent à la création de symboles sur lesquels chacun peut s’appuyer pour aider l’enfant à grandir.
  • C’est en faisant que les enfants se font. C’est par l’action qu’ils s’approprient le monde extérieur, qu’ils l’intègrent à ce qu’ils savent déjà et qu’ils atteignent un état de mieux être.[2]

 

Oublier cet esprit, c’est risquer de faire une cuisine aléatoire et de la mauvaise joaillerie.

Pour cuisiner, on est obligé d’avoir fait les courses. Il y a trois familles. Les avertis savent ce qu’ils veulent servir à manger, par exemple une Macaronade. Ils achètent des macaronis, de l’huile d’olive, de la viande de bœuf, des tomates, des épices et tout ce qu’il faut pour cuisiner une bonne Macaronade. Il y a une deuxième famille, ceux des pressés. Ceux-ci achètent du précuit, du cuisiné par d’autres. Ils n’ont pas besoin d’avoir pensé à l’avance ce qu’ils vont servir, un choix large leur est offert. La troisième famille, les opportunistes, met dans son chariot ce qui lui plait et tente ensuite d’en constituer un plat. Le succès n’est pas toujours garanti.

En pédagogie, encore plus en pédagogie coopérative, il est aussi possible de faire son marché et de confectionner un plat à sa guise. Les pressés puisent dans les manuels des méthodes toutes faites avec des progressions irréprochables et se donnent la douteuse assurance que leur classe est constituée d’enfants de niveau homogène. Pour un temps … Les opportunistes aboutissent à une pédagogie « patchwork », constituée d’outils pas forcément pensés pour vivre ensemble. Le résultat est soit heureux et à ce moment-là les opportunistes sont considérés positivement, soit il est disharmonieux et ce sont les enfants qui en subissent les conséquences : parasitage didactique, conflits récurrents dans la classe, frustration de l’enseignant …  Les avertis savent où ils veulent aller, quelles sont leurs intentions pédagogiques et éducatives, quel est leur projet personnel d’enseignant. Les valeurs qu’ils défendent ne sont d’ailleurs pas forcément celles prônées par Freinet, Oury et leurs successeurs. Pourtant, ils obtiennent une sauce qui se tient avec un gout plaisant et apprécié par tous. La cuisine n’est pas d’emblée parfaite, ce ne sont que les répétitions qui conduisent à terme à l’aboutissement d’un faire qui correspond à son vouloir.

Faire son marché pédagogique sans s’être demandé à l’avance quel plat on voulait préparer, c’est également essayer de confectionner un beau collier avec les plus belles pierres trouvées mais en ayant oublié le fil le long duquel on va faire coulisser ces perles. Sur le papier, l’œuvre est belle mais dès qu’on essaye de la porter, elle s’effondre. Il manque le fil.

C’est pourquoi faire de la cuisine aléatoire c’est aussi faire de la mauvaise joaillerie. On ne demande pas aux éducateurs d’être des génies et on leur interdit de faire n’importe quoi. Avant de ficeler un fonctionnement de classe à partir de « techniques qui plaisent », une des principales rigueurs à respecter pourrait être de savoir où on veut aller et quelles sont les finalités que l’on poursuit.

 

Barre guide enseignant V7



[1]             D’après l’intervention de Philippe Meirieu au CAFA de Lyon : « Eduquer : la loi fondatrice »

[2]            D’après les travaux de John DEWEY et Emmanuel MOUNIER

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