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La personnalisation des apprentissages en actes

Les pratiques pédagogiques des enseignants doivent changer parce que les enjeux de l’école deviennent des urgences. Du point de vue théorique, les travaux en éducation parviennent à cerner finement ce qui est recherché ; nous savons quoi faire : mobiliser la force de vie des élèves, développer chez eux des apprentissages durables et transférables et s’efforcer de permettre à chacun de progresser. Mais dans la pratique, les savoirs pédagogiques restent confidentiels et parviennent peu à être au cœur des échanges lors des sessions de formation d’enseignants.

Qu’en est-il donc des pratiques de personnalisation des apprentissages au sein d’une classe ? Quelles formes réelles prennent-elles ? Quels supports convoquent-elles ? Quelles postures des enseignants induisent-elles ?

C’est à ces questions que nous allons tenter de répondre. Je pourrais certes faire une description de l’organisation de la classe unique dont j’avais la responsabilité. Mais au-delà du fait que cela a déjà été publié[1], j’ai depuis été amené à visiter un nombre important de classes et si j’avais aujourd’hui à organiser le travail d’un groupe d’élèves, mes pratiques auraient changé.

Voici donc un jeu de l’esprit : une présentation fictive de la classe telle que je la conçois, à partir de mes expériences passées, de ce qui se fait dans les classes innovantes où j’ai la chance de me rendre et des savoirs pédagogiques les plus récents. Le contexte choisi est celui d’une école de quartier socialement mixte, avec 28 élèves d’une classe de cycle III (CE2/CM1/CM2). 1 seul enseignant présent, pas de moyens supplémentaires, si ce n’est du matériel didactique collecté sur quelques années. Les élèves ne sont pas regroupés par âge ; ils sont installés selon leurs besoins de travail. La journée décrite se déroule un jeudi du mois de novembre. Le groupe est construit, les habitudes comprises par beaucoup. Des moments d’un idéal ordinaire.

Acte 1 : Le démarrage de la journée

8h30 – Les portes de l’école s’ouvrent. Une collègue chargée de l’accueil échange des bonjours avec les enfants et certains de leurs parents. Ils se rendent de suite dans leur classe. Mes élèves entrent donc progressivement et se mettent au travail. Téo s’inscrit au « Quoi de neuf ? » avec son prénom et le titre de son intervention. Chloé écrit la date au tableau, c’est son métier. Mike s’occupe des gerbilles, il a oublié hier soir de changer leur eau. Rachid remplit le cahier d’appel au fur et à mesure que ses camarades se présentent.

Ce matin, les rituels concernent une phrase à écrire et les tableaux de conjugaison. Cela a fait l’objet d’un entraînement hier à la maison. Les élèves se mettent par deux, échangent leurs feuilles d’apprentissages personnalisés en conjugaison[2] et s’interrogent mutuellement sur 10 verbes. Ceux qui dictent sont également les correcteurs. Munis d’un feutre vert, ils cochent toutes les réponses correctes. Lorsqu’une ligne de points est complète, le verbe est surligné et donc considéré comme su.

9h00 – « Quoi de neuf ». Alicia est la présidente du jour. Elle lit le programme du jour, donne la parole à la maman de Zoé venue passer la matinée en classe pour observer notre fonctionnement, puis à Maria pour son métier de rituel d’anglais. Puis, Alicia énonce les règles :

-                  Le quoi de neuf est ouvert. On ne se moque pas, on écoute celui qui parle, la parole est donnée en priorité à ceux qui ont le moins parlé, les gêneurs deux fois ne pourront plus parler. Téo, je te donne la parole

-                  Bonjour. Je vais vous présenter une vidéo sur le plus haut gratte-ciel du monde.

Téo allume le vidéoprojecteur, branche la tablette de la classe et active sa vidéo. Après cinq interventions (le nombre décidé par le conseil pour que cela ne dure pas trop longtemps), Alicia donne la parole à l’inscrit suivant.

9h15 – Phrase du jour. Alicia distribue la parole aux enfants volontaires pour lire leur phrase. Aujourd’hui, je retiens celle d’Amel en raison des adjectifs que j’y ai repérés. En plus, c’est une enfant qui n’ose pas souvent présenter quelque chose.

Sa phrase est ensuite projetée sur le tableau blanc de la classe. Brute. A charge des copains d’engager le « toilettage de phrase. » Je donne 30 secondes de réflexion individuelle. Les cahiers de brouillon sont les bienvenus. Puis, plusieurs mains se lèvent. Je privilégie la parole aux « petits » en orthographe. Nous utilisons en effet comme outil d’évaluation des couleurs de ceinture de judo. Certains élèves en sont aux couleurs vertes ou bleues en orthographe. D’autres travaillent les niveaux jaunes ou orange. Des petits qui deviendront grands.

En cinq minutes, la phrase est nettoyée. Aujourd’hui, je n’ai pas eu besoin de compléter un manque, ce que je ne m’interdis pas à l’accoutumé. J’organise alors la chasse aux mots. Sont identifiés le verbe, le sujet, les compléments, les déterminants et les deux adjectifs employés par Amel. Arthur complète les listes numériques de mots de la classe. Les autres élèves recopient sur leur cahier du jour ce travail, qui nécessite une validation de ma part.

Acte 2 : Un temps de leçon en numération

9h30 - Mes progressions des enseignements indiquent que cette semaine est réservée à l’étude des nombres décimaux. Certainement une première pour les CE2. Mais pas pour les CM. Au regard des ceintures de numération, six élèves ne semblent pas avoir besoin de cette leçon ; ils ont déjà réussi ce qui est attendu en fin de cycle III. Mais leur présence nous sera précieuse.

Voici la situation-problème que je présente à la classe :

Je laisse aux élèves 5’ de réflexion individuelle, sans échange possible. Puis j’organise les groupes : 1 groupe de jaunes en numération (avec qui je vais être), 2 groupes de orange, 2 groupes de verts, 2 groupes de bleus. Chaque groupe se répartit les fonctions habituelles (référents du temps, du calme, de la consigne, du compte-rendu et de la parole) et dispose de 10’ de recherche. La trace du travail se fait directement sur tablette.

9h55 - Chaque référent du compte-rendu projette son écrit à la classe. Ce sont les jaunes qui s’expriment en premier, les bleus en dernier. Lorsqu’il y a des désaccords, j’organise de la confrontation. Je souligne les arguments pertinents ou apporte ceux qui manquent. Cette fois-ci, les bleus ne sont pas arrivés à expliquer clairement leurs idées. Il semble même que des confusions existent encore.

10h10 : Je pose la question rituelle de fin de leçon : « Qu’est-ce qu’on a découvert cette fois-ci ? » Les propositions d’élèves aident à la rédaction de la trace écrite de cette leçon sur les décimaux. Jusqu’à la récréation, je demande à chaque élève de recopier ce texte sur leur cahier de leçons de maths et leur donne un premier exercice d’application. Je circule ensuite pour valider les leçons et corriger l’exercice. Les élèves qui ont terminé m’accompagnent dans cette tâche.

10h30 : Récréation

Acte 3 : Le travail personnel des élèves

10h55 : Alicia lance le plan de travail (un temps où chaque élève effectue des activités choisies individuellement). Rachid change le code de son : il place l’aimant sur la partie orange, qui signifie que l’on ne peut s’exprimer qu’en murmurant. Chaque élève sort son matériel et se met en activité. Certains seuls, d’autres par 2 ou 3, en aide ou entraide. Pendant les plages de plan, chaque élève poursuit  son travail là où il l’a arrêté. La classe se transforme en une sorte de ruche, chacun se lance dans ce qui le concerne : des exercices d’application de leçons, des entraînements sur des compétences, de la recherche documentaire, des évaluations, de la lecture, de l’écriture, des dictées personnalisées, …

Je débute cette heure avec les élèves en degré d’autonomie 1 (les moins autonomes). Je sors leur plan de travail et indique à chacun ce qu’il doit faire. Je reste quelques temps avec eux.

11h10 : Les ceintures vertes en géométrie viennent avec leur matériel. Nous organisons un groupe sur le tracé de droites parallèles. J’ai repéré ce manque chez eux. Pendant ce temps, les autres élèves de la classe sollicitent les élèves tuteurs en cas de besoin. Je ne suis plus disponible.

11h30 : J’organise un autre groupe sur les déterminants avec les jaunes en grammaire.

11h45 : Je réponds aux demandes qui me sont faites par l’intermédiaire du passeport. 

11h55 : La présidente du jour annonce la fin de la matinée et organise le rangement. C’est l’heure de manger.

Acte 4 : Des ateliers de culture humaniste

13h45 : Les élèves entrent tous en même temps. Ils écoutent Alicia qui rappelle la composition des ateliers de culture humaniste de l’après-midi. Chaque période, les élèves sont inscrits dans des groupes relativement homogènes, pour suivre des enseignements en Histoire, Géographie, Arts, Sciences. Ces sont les enseignants de cycle III de l’école qui les conduisent.

J’enseigne pour ma part la géographie et j’accueille aujourd’hui un groupe d’une trentaine d’élèves issus de toutes les classes. Aujourd’hui, ce sont des CM1 et nous allons poursuivre nos travaux sur les régions françaises.

Acte 5 : la fin de journée

15h00 : les élèves sont de retours en classe. Le rituel de chant choral débute. Nous prévoyons une représentation devant d’autres classes de l’école avant les vacances de Noël.

15h15 : Pendant que j’écris les devoirs pour lundi au tableau, Alicia lance le dernier moment de la journée : le bilan météo. Chaque enfant se positionne sur ce qu’il a appris aujourd’hui et sur les éventuels besoins d’aide pour lundi. Chacun donne également un avis sur la façon dont Alicia a été présidente du jour. C’est ensuite à elle de choisir un garçon pour lui succéder, comme l’a décidé le conseil.

La journée de classe des enfants se termine ainsi. La mienne se poursuit par un peu de rangement, quelques dernières corrections, un rapide bilan de journée sur mon journal de bord et les prévisions pour la suite de cette belle aventure.

Sylvain Connac – 12/14


[1] Connac, S. (2008). Une journée dans la classe de Sylvain Connac, Nailly : Editions Odilon.