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Enjeux et démarches de la personnalisation des apprentissages

Une école plus exigeante

L’école d’aujourd’hui est fondamentalement différente de toutes celles qui précèdent. Simplement, parce que ce qui est demandé aux enseignants a profondément changé. En effet, il ne s’agit plus seulement de scolariser la jeunesse, de transmettre des savoirs, voire même d’enseigner. Au-delà de la massification de l’enseignement, il s’agit de réussir sa démocratisation. Autrement dit, les enseignants n’ont plus principalement à accueillir les élèves dans des classes pour les soumettre à des cours. Ce qui leur est demandé est hautement plus exigeant : faire en sorte que chacun des élèves quitte l’école avec, au moins, un bagage d’acquis suffisant pour réussir son entrée et son inclusion dans le monde adulte. Ceci, tout en garantissant aux meilleurs qu’ils pourront le devenir encore plus. En somme, ce sont quatre défis majeurs qui sont lancés aux responsables scolaires :

-                 Lutter contre les inégalités (faire en sorte que ce ne soit pas majoritairement les enfants d’enseignants et de cadres qui réussissent à l’école)

-                 Réduire de manière importante le nombre d’élèves sortant de l’école sans qualification (éviter les situations d’échec scolaire)

-                 Augmenter l’excellence (permettre aux meilleurs de le devenir davantage)

-                 Adoucir la pression mise sur et par l’école (atténuer le stress scolaire, notamment par le poids des évaluations)

Les limites de la différenciation et de l’individualisation

Depuis longtemps, les pédagogues ont essayé de répondre à ces attentes en introduisant la différenciation. Elle visait à refuser l’indifférence aux différences. « Différencier, c’est faire en sorte que chaque élève soit, aussi souvent que possible, placé dans une situation féconde pour lui. »[1] Malheureusement, à ce jour, nous constatons la très relative diffusion de ces pratiques. Pour deux raisons : d’abord parce que différencier demande plus de temps à l’enseignant pour préparer et conduire la classe. Ensuite, parce que cela nécessite des compétences parfois très sophistiquées au niveau des organisations pédagogiques.

Les spécialistes des questions relatives à la prise en compte de la diversité des élèves ont alors évoqué la piste de l’individualisation : apporter une réponse individuelle à chaque élève. Mais également, cette voie s’est avérée une impasse pour plusieurs raisons : travailler seul représente une tâche que l’on peut difficilement tenir longtemps (l’humain est naturellement attiré par l’humain), les besoins en matériel nécessaire sont conséquents, les meilleurs élèves sont ceux qui en profitent le plus et le temps consacré à l’évaluation est démesuré au regard du temps nécessaire pour favoriser des apprentissages.

 Devons-nous donc faire le deuil d’une école pour chacun et en rester à une scolarisation qui ne convient qu’à certains et condamne les autres à des horizons d’avenir moins émancipateurs ? Certainement pas. C’est ici que la philosophie de l’éducation s’avère éclairante.

La pédagogie du masque

En philosophie, une personne n’est pas un individu. L’individu se définit comme l’être insécable, indivisible, celui qui fait un. La personne est autre. Les mots persona chez les Romains et prosôpon chez les Grecs désignent un masque, utilisé au théâtre pour investir un personnage et servir de porte-voix. En conséquence, bien plus que l’individu, la personne est tournée vers les autres, englobe son propre environnement relationnel.  C’est un philosophe toulousain, Louis Not, qui décrit le mieux cette distinction : alors que l’individu est le JE, la personne est le JE + NOUS. Nous touchons là une distinction hautement précieuse en pédagogie.

Individualiser, c’est donner à chaque élève un travail qui lui correspond. Personnaliser les apprentissages, c’est trouver un équilibre entre l’individuel et l’interactif. Dans une classe, c’est alterner des moments de travail collectif avec des situations de travail personnel, où les élèves effectuent des tâches qui leur parlent, avec la liberté de collaborer avec des camarades.

Nos recherches ont conduits à caractériser de manière plus fine cette personnalisation des apprentissages.[2] Elle s’articule autour de trois piliers, permettant à chacun de construire un équilibre, à chaque fois singulier :

-        Le pilier du didactique - des situations d’enseignement-apprentissages conduites par un enseignant à partir des logiques socioconstructivistes : expression des représentations spontanées, exploration d’une situation-problème, conflit sociocognitif par du travail de groupe, confrontations, structuration par l’enseignant, systématisation

-        Le pilier du travail individualisé – des activités adaptées et progressives : à partir d’un traitement individuel des évaluations formatives et de supports d’entraînements autocorrectifs permettant aux élèves de progresser suivants des parcours propres à chacun.

-        Le pilier de la coopération – une organisation rigoureuse de l’aide, l’entraide, le tutorat et le travail de groupe : pour que les élèves qui maîtrisent des compétences deviennent des personnes ressources dans la classe, pour que ceux qui rencontrent une difficulté ne se retrouvent pas seuls et bloqués, pour que les interactions permettent une évolution majorante des conceptions, pour que l’enseignant ne soit plus seul dans la délicate entreprise de l’accompagnement des apprentissages.

Ainsi donc, une classe personnalisante tend à articuler de manière dialectique deux types de situations d’apprentissages pour les élèves : des moments de construction collective des connaissances, où l’enseignant n’hésite pas à combiner ce qu’apportent les élèves avec ce qu’il transmet, et des moments de travail personnel, où les élèves s’engagent dans des tâches scolaires adaptées, qu’ils se sont en partie données et qu’ils peuvent développer en coopération avec d’autres.

L’avenir de la pédagogie passe par la personnalisation des apprentissages. Le but est de participer de manière effective à la démocratisation de l’enseignement, sans rabaisser le niveau moyen, ni reléguer la prise en compte des difficultés scolaires. Des savoir-faire existent. D’autres sont à créer. Accepter l’innovation, se considérer comme un ingénieur de ses pratiques, engager de l’autoévaluation professionnelle, travailler en réseau et se montrer confiant dans l’association que l’on propose aux élèves constituent certains des piliers qui favoriseront le progrès de nos systèmes éducatifs.

Sylvain Connac – 07/14


[1] Perrenoud Ph. (2012). L’organisation du travail, clé de toute pédagogie différenciée, ESF Editeur, p 26.

[2] Connac, S. (2012). La personnalisation des apprentissages. ESF Editeur.